« Il ne m’a pas répondu… il doit être fâché. » « Elle a soupiré pendant la réunion : elle trouve mon idée nulle. » « Mon manager ne m’a rien dit sur ce dossier : il n’en est sûrement pas satisfait. »
Vous reconnaissez ce petit film intérieur ?
On passe souvent un temps fou à essayer de décoder, de décrypter ce que les autres n’ont pas formulé expressément. Et on ne peut pas s’en empêcher : c’est comme un jeu. On essaie de deviner ce qu’il y a dans leur tête, ce qu’ils pensent, ce qu’ils se sont dit, ce qu’ils vont faire…
C’est un sujet qui revient très souvent, en séance de coaching comme en formation. Et il est loin d’être anodin : ces suppositions pèsent sur nos relations, au travail comme dans la vie personnelle, bien plus qu’on ne l’imagine.
Je vous propose de regarder ce mécanisme de plus près, et surtout de voir comment en sortir.
Le grand jeu des suppositions
Une supposition, cela commence toujours petit. Un silence, un regard, un mail un peu sec. Puis une supposition en entraîne une autre. On imagine des scénarios, on construit des histoires parfois incroyables… auxquelles on finit par croire dur comme fer. Et c’est sans fin.
Concrètement, on se met à supposer :
- ce que l’autre pense de nous, de notre travail, de notre idée,
- ce qu’il s’est dit en sortant de la réunion,
- ce qu’il va faire, ou ne pas faire,
- ce qu’il attend de nous, sans jamais l’avoir dit.
Le problème, c’est qu’on réagit ensuite à ces histoires, pas à la réalité. On se vexe, on s’inquiète, on rumine, on se prépare à un conflit qui n’existe peut-être que dans notre tête.
En d’autres termes, la supposition ne reste pas une simple pensée : elle finit par guider nos émotions, nos paroles et nos décisions.
Une histoire qui vous parlera peut-être
Pour illustrer ce mécanisme, prenons une situation que l’on retrouve très souvent au travail, sous une forme ou une autre. Appelons-la Claire.
Ce qui s’est passé
Claire est cheffe de projet. Le lundi matin, elle envoie à son manager, Marc, une proposition sur laquelle elle travaille depuis trois semaines. Elle y tient beaucoup.
Lundi soir : pas de réponse. Mardi : toujours rien. Mardi après-midi, Marc passe devant son bureau avec un simple « salut », sans un mot sur le dossier. Mercredi, elle le voit enfermé en réunion avec Thomas, un collègue de l’équipe.
L’histoire que Claire s’est racontée
- « Il a lu ma proposition et il ne sait pas comment me dire qu’elle ne tient pas la route. »
- « S’il ne m’en parle pas, c’est qu’il est déçu. »
- « Il est avec Thomas : il est en train de lui confier le projet. »
En trois jours, Claire a reformulé sa proposition deux fois, le soir, chez elle. Elle a mal dormi. Elle est devenue distante avec Thomas, et a même commencé à se demander si elle avait encore sa place dans l’équipe.
Ce qui se passait vraiment
Le jeudi, à la machine à café, Claire finit par oser : « Tu as eu le temps de regarder ma proposition ? »
Marc tombe des nues. Il ne l’a pas encore ouverte. Depuis lundi, il gère en urgence le problème d’un client important, justement avec Thomas, qui connaît bien le dossier. Il avait prévu de lire la proposition de Claire au calme, le vendredi, parce qu’il savait qu’elle comptait pour elle.
Trois jours d’inquiétude, deux mauvaises nuits et une relation tendue avec un collègue… pour une question qui a pris dix secondes.
Et l’histoire a une seconde leçon : Marc, lui aussi, avait fait une supposition. Il pensait que toute l’équipe savait qu’il était mobilisé sur cette urgence. Il ne l’avait dit à personne.
Ce que cache ce besoin de deviner
Mais qu’est-ce que cela signifie, au fond ?
Un besoin de savoir. De contrôler ce que l’autre pense, ce qu’il va faire, ce qu’il souhaite. Un besoin de maîtriser ce qui se passe, et de pouvoir anticiper ce qui va arriver.
C’est profondément humain. L’incertitude est inconfortable, alors notre cerveau comble les vides avec ce qu’il a sous la main : nos craintes, nos expériences passées, l’image que nous avons de nous-mêmes. C’est pourquoi nos suppositions parlent souvent davantage de nous que de l’autre.
Sénèque le résumait déjà il y a deux mille ans : « Nous souffrons plus souvent en imagination que dans la réalité. »
Et au fond, on sait bien que ça ne marche pas comme ça. Parfois, peut-être, on tombe juste. Mais pas toujours. Et souvent, pas du tout.
Le troisième accord toltèque : ne faites pas de suppositions
Ce constat n’est pas le mien. Don Miguel Ruiz l’exprime très bien dans Les Quatre Accords toltèques. Le troisième accord tient en une phrase : ne faites pas de suppositions.
Comment ? En demandant ce qui manque. Voilà la clé.
Plutôt que d’imaginer la réponse, posez la question. Plutôt que d’interpréter un silence, vérifiez. C’est simple à dire, beaucoup moins simple à faire, mais c’est redoutablement efficace.
En coaching, on rappelle souvent cette formule d’Alfred Korzybski : « La carte n’est pas le territoire. » Notre représentation d’une situation n’est pas la situation elle-même. Demander, c’est aller voir le territoire plutôt que de se fier à sa carte.
Et dans l’autre sens : personne ne lit dans vos pensées
On l’oublie souvent, mais la règle vaut dans les deux sens. Souvenez-vous de Marc : il était persuadé que son équipe savait qu’il était débordé.
Les autres ne lisent pas non plus dans votre tête, sauf à avoir un super pouvoir. Si vous voulez qu’on vous prévienne de quelque chose, dites-le tout simplement. Si vous avez besoin d’aide, de temps, de reconnaissance, exprimez-le.
Attendre que l’autre devine, c’est lui demander un exploit… et se préparer à être déçu(e). Le proverbe le dit sans détour : « Qui ne demande rien n’a rien. »
Bon à savoir
Un autre proverbe nourrit beaucoup de malentendus : « Qui ne dit mot consent. » Dans la réalité, un silence n’est pas forcément un accord. Il peut cacher un doute, une incompréhension ou un désaccord que l’on n’ose pas exprimer. D’où l’intérêt, là encore, de vérifier.
Pourquoi est-ce si difficile de demander ?
Clarifier, vérifier, oser demander : ce n’est pas toujours facile. En séance de coaching comme en formation, j’entends souvent les mêmes freins :
- « J’ai l’impression de perdre du temps » : demander, reformuler, vérifier que l’autre a bien compris semble ralentir les choses,
- « C’est évident » : on ne voit pas l’intérêt de préciser ce qui nous paraît aller de soi,
- « Je n’ose pas » : on a peur de déranger, de paraître bête ou de montrer qu’on n’a pas compris.
Pourtant, les quelques secondes passées à clarifier évitent des heures de malentendus, de ruminations et de tensions. Comme le dit un proverbe chinois : « Celui qui pose une question est bête cinq minutes ; celui qui n’en pose pas le reste toute sa vie. »
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Trois réflexes à cultiver
Pour sortir du jeu des suppositions, voici trois réflexes simples que je partage en coaching et en formation :
- Repérez l’histoire que vous vous racontez. Distinguez le fait (« Marc n’a pas répondu ») de votre interprétation (« il est déçu »). Rien que cette distinction fait retomber la pression.
- Posez la question. Simplement : « Quand tu dis…, tu veux dire… ? » ou « J’ai eu l’impression que…, est-ce que je me trompe ? »
- Exprimez votre besoin, puis vérifiez. Dites clairement ce que vous attendez, puis assurez-vous d’avoir été compris(e) : « Qu’est-ce que tu retiens de ce que je viens de dire ? »
Ces réflexes ne demandent aucun talent particulier. Ils demandent surtout de l’entraînement… et un peu de courage les premières fois.
Tellement plus confortable
On a parfois l’impression que demander fait perdre du temps, ou que les choses sont évidentes. Mais c’est tellement mieux en le demandant et en le disant. Tellement plus confortable, pour vous comme pour l’autre.
Moins de ruminations, moins de malentendus, des relations plus simples et plus sereines : le bénéfice est immédiat, et il dure.
Le défi de la semaine
La prochaine fois que vous vous surprenez à imaginer ce que quelqu’un pense, arrêtez le film… et posez-lui la question.
Et vous, quelle supposition vous a déjà joué des tours ? Racontez-le-moi en commentaire.
Questions fréquentes
Pourquoi a-t-on tendance à faire des suppositions ?
Parce que l’incertitude est inconfortable. Face à un silence ou à un message ambigu, notre cerveau comble les vides avec ce qu’il a sous la main : nos craintes, nos expériences passées, l’image que nous avons de nous-mêmes. Derrière ce réflexe, il y a souvent un besoin de savoir, de contrôler et d’anticiper ce qui va arriver. C’est pourquoi nos suppositions parlent souvent davantage de nous que de l’autre.
Que signifie « ne faites pas de suppositions » ?
C’est le troisième des Quatre Accords toltèques décrits par Don Miguel Ruiz. Il invite à demander ce qui manque plutôt qu’à imaginer la réponse : poser la question plutôt que deviner, vérifier plutôt qu’interpréter un silence. C’est simple à dire, moins simple à faire, mais redoutablement efficace pour éviter les malentendus.
Comment arrêter de faire des suppositions au travail ?
Trois réflexes aident à sortir de ce jeu. D’abord, distinguer le fait de votre interprétation : « il n’a pas répondu » n’est pas « il est déçu ». Ensuite, poser simplement la question à la personne concernée. Enfin, exprimer clairement votre besoin, puis vérifier que vous avez été compris(e). Ces réflexes demandent surtout de l’entraînement, et un peu de courage les premières fois.
Pourquoi est-il si difficile d’oser demander ?
Les freins les plus fréquents sont l’impression de perdre du temps, le sentiment que les choses sont évidentes et la peur de déranger, de paraître bête ou de montrer qu’on n’a pas compris. Pourtant, les quelques secondes passées à clarifier évitent des heures de malentendus, de ruminations et de tensions, pour vous comme pour l’autre.
Pour aller plus loin
- Don Miguel Ruiz, Les Quatre Accords toltèques (le troisième accord : « Ne faites pas de suppositions »)
- Sénèque, Lettres à Lucilius (« Nous souffrons plus souvent en imagination que dans la réalité »)
- Alfred Korzybski, Science and Sanity (« La carte n’est pas le territoire »)

